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Le management se met à table


Il ne s’agit pas ici d’étaler les secrets et les malversations des entreprises, ni d’établir le Michelin - ou parfois le Routard- des tables d’entreprise. Plutôt de poser un regard amusé sur les pratiques et les codes managériaux dans l’art de se mettre à table.

Dans le domaine de la physiologie on aurait pu imaginer que d’autres moments de la vie des Hommes soient élus au titre des pratiques managériales, comme dormir ensemble « (il faudrait que l’on dorme ensemble pour faire avancer ce dossier »), se laver ensemble (« dans la douche il m’a annoncé le plan 2030 !») ou pire encore …Il est vrai que ça n’empêche pas, parfois. Passons…

L’art de passer à table à failli en prendre un coup avec le Covid. Des apéros en vidéo ! Chacun devant son écran avec son verre à la main, le gosse qui braille, la déco surprenante et les visiteurs inopinés.

Heureusement on s’en est tenu là. On a évité de se faire le déjeuner de travail en vidéo : la souris respire. Plus sérieusement avec le télétravail qui s’installe, les bureaux qui se vident et tous les échanges qui se font par mail il n’y a plus autant de contacts directs entre les managers et leurs équipes. Ce n’est pas plus mal diront ceux que l’on prive ainsi de leur persécuteur attitré ; dommage dirons ceux qui trouvaient dans le groupe les échanges, l’humanité, la créativité et parfois une bonne raison de venir au travail. Le restau c’était, de surcroît, un moment de convivialité qui soudait les équipes et favorisait la communication. Les méthodes de management non académiques vont devoir se réformer une nouvelle fois. Après le fouet pour les esclaves, Ford et Taylor pour les ouvriers, le Gault et Millau pour les cadres que nous réserve l’avenir ? Avant de répondre à cette angoissante question, voyons comment fonctionne le management quand on se met à table.

Parmi les différentes occasions de se mettre à table il y a différents protocoles :

Le repas cantine avec l’équipe : il faut y passer de temps en temps pour montrer que l’on est comme eux, malgré tout, et que c’est le plaisir d’être ensemble qui compte, pas le hachis Parmentier ou le poulet frites.

Le pique-nique, version plus conviviale que la cantine : même idée mais serez-vous capable d’avaler ce qui peut passer par la tête et les fourneaux de vos collaborateurs /trices : tofu, jus de céleri ou sève de bouleau… Et vous-même, serez-vous de produire du sans gluten, sans œufs, sans lait ? La petite nappe vichy peut cacher bien des pièges. Le premier de ceux-ci étant de confondre les genres (je parle sur le plan professionnel, bien sûr).

Le tête à tête à la cantine : normalement rien de grave, juste un peu de commérage ; point de vigilance toutefois pour vérifier si celui qui vous invite vous prend pour un sous fifre, a un plan drague faiblard, s’il n’est pas assez important pour aller au resto ou pire les trois à la fois. Un ambitieux sans moyen n’est jamais bien dangereux. Tout au plus nuisible.

Le « casse-croute au resto du coin » : déjeuner sympa entre collègues, au frais de la note du même nom. Pour parler de tout et de rien (surtout) et éviter la cantine. Démontre quand même l’accès à un certain statut. Mauvais point : éplucher la note et en demander une sans détails, avec la TVA (en expliquant que les contrôleurs de gestion… blablabla).

LE restaurant : le patron ne voit pas d’autre solution pour parler tranquillement d’un problème grave et complexe que de le faire la bouche pleine, sans cesse interrompu pas le serveur attentif et prévenant… Là on rentre dans les rituels, mais nous y reviendrons. Lui il parle en mangeant, ce qui est compliqué et peut devenir sale. Vous vous mangez gratis et vous écoutez ses lubies, parfois ses inepties lorsqu’il tente d’élever le débat. Pas de quoi se plaindre de manquer son footing, mais est-ce comptabilisé en heures supp ?

Le GASTRO se tient en compagnie quelques collaborateurs dans le secret. Peu importe ce que l’on déguste, l’important c’est d’y être ; et aussi d’avoir le pouvoir de régler la note sans se demander ce que vont encore inventer le contrôle de gestion et les RH pour casser l’ambiance en s’interrogeant sur le prix du Pommard. Dans ces lieux on ne lit pas le menu, on l’écoute détaillé par le maître d’hôtel qui ne note rien et se rappellera de tout On y parle de choses et d’autres en écoutant religieusement la péroraison managériale en n’oubliant pas de ponctuer et de s’esclaffer discrètement aux bons mots et aux bons moments. On part sans payer, la note suivra cet habitué. Merci pour ce moment, mais la dépense valait-elle le coût ?

Le repas d’affaire : rien à faire. Tout est censé se dénouer entre la poire et le fromage. Devenu plus limité depuis que les clients ont moins faim, courent ou nagent le midi au lieu de s’empiffrer. Reste quand même quelques adeptes que la policy n’a pas encore touchés. Les commerciaux, grands spécialistes du manger-signer, expliquent la facture au contrôle de gestion épatés, jaloux et pinailleurs. « Avec ce client c’est inévitable, il commande ce qu’il y a de plus cher ». Au restaurant pas sur le catalogue. Un mot au sujet des femmes qui invitent et bénéficient de la carte sans prix : terreur garantie en attendant l’addition.

Le repas d’affaire flatte tous les égos : le pouvoir de celui qui invite, le plaisir d’être VIP pendant 2 heures dans cette journée de m…, le plaisir de la bonne chair et l’impression de travailler pour la bonne cause. Le sacrifice du foie au profit du chiffre d’affaires.

Et enfin, le fin du faim : la salle à manger de direction. Déjà coton d’y être invité, pour ce qui est du pouvoir de le faire c’est Koh Lanta ! Formules variées selon les entreprises. On déguste aussi bien de la fusion food qui vous laisse sur votre faim, que du roboratif (« bien de chez nous ce cassoulet ! ») qui flingue votre après-midi. Et bien sûr la démonstration œnologique : important aussi la cave maison. Evidemment ce n’est pas le caviste du coin qui abreuve mais plutôt des copains du boss, propriétaires de châteaux ou de premiers crus. Avantages ? On est chez nous, on n’attend pas, on mange ce qu’aime le Patron, il n’y a pas d’oreilles indiscrètes et pas de notes de frais contrôlées par les grincheux. Monotone à la longue ce huis clos achevé dans cette odeur de Havanes…mais on ne s’en lasse pas.

Le diner en couple(s) : nirvana absolu. On y exhibe sa moitié, on disserte gravement sur la marche du monde (qui ne tourne pas rond) après avoir fait le tour des enfants (dont la vie est si difficile aujourd’hui avec tous ces pauvres), des vacances exotiques, des concerts et des expos à voir ab-so-lu-ment. On repart heureux d’être enfin dans la voiture, pour descendre ces prétentieux qui nous ont bassiné toute la soirée ; « oui je sais mais c’est nécessaire. Il est notre premier (client, actionnaire, partenaire au choix) ».


Et le coach dans tout ça ?

Quand il lui arrive d’être invité, il est un peu comme l’avocat que l’on invite dans l’espoir d’une écoute et d’un conseil gratuit. Il se demande alors s’il va oser facturer le temps passé à table à analyser le cas du chef débile, à conseiller pour le pré burnout de Madame (Monsieur) ou encore à être sollicité pour dépatouiller le CV de la progéniture.

Passionné par les mots instruit par Lacan (psychanalyste du français du siècle dernier) qui soulignait que ce qui ne se nomme pas n’existe, pas le coach s’intéresse aussi beaucoup aux métaphores, et alors là il est servi (si j’ose dire). Se mettre à table, se déboutonner, tout mettre sur la table (beurk) ou seulement les tripes, un travail tout mâché, le cuisiner, il a des casseroles, être à point, il est un peu tendre, ça c’est notre cuisine, ça sent pas bon, on va se faire griller, c’est à vomir, ne tient pas le coup (peut aussi s’envisager avec un « t » au contrôle de gestion), c’est de la daube, de la bouillie à chat, il n’a rien dans le ventre , être ou ne pas être un perdreau de l’année, c’est une cocotte, il est cuit… la liste est ouverte.

Le management est donc en rapport avec la cuisine et lui a emprunté un grand nombre d’expression plutôt péjoratives. Le pire de l’art culinaire est détourné pour parler des collaborateurs et de leurs faiblesses. Peut-être que la vie d’entreprise n’est une grosse cuisine qui peut produire le burger américain façon Mc Do, standardisé, mondialisé et ultra rentable aussi bien que des chefs d’œuvre uniques et éphémères façon artisans étoilés.

Regarder les managers au restaurant est un spectacle en soi. Les rituels foisonnent : on reconnait tout de suite la puissance invitante à son aisance, sa connaissance du personnel, l’élégance avec laquelle elle va gérer le plan de table pour ne pas se retrouver cerné par les tristes et les casse-pieds. Cette capacité à donner le ton, à passer vite la commande et maintenir la troupe dans le menu du jour. Après on assiste, parfois pantois, à la destruction de la si jolie l’assiette, à coups de fourchettes expédiées dans le concasseur primaire, voire au mitraillage du vis-à-vis à la bolognaise. Heureusement il y a aussi la dissection de la sole et l’élégance innée de celui qui arrive à manger dans les temps, à donner son avis et à animer la conversation. Au restaurant pas besoin de tests de personnalité, tout est là. Bien réfléchir à tout cela avant de s’y aventurer, comprendre les codes, les rituels et les finalités.

Cela dit, les repas d’affaires ne constituent pas encore un chapitre majeur des formations au coaching. Il peut quand même être intéressant d’en souligner quelques points., à destination des hôtes et des invités.

Première interrogation.

Pourquoi sortir du cadre du travail si c’est pour parler travail ? Les pauses sont régénératrices pour les activités cérébrale et physique. Ne pas quitter l’entreprise, ses hommes et ses problématiques une journée durant est contreproductif et peut à la longue conduire au burnout. Une bonne piscine vaut mieux qu’un bon menu.

Seconde interrogation.

Pourquoi faire passer au titre de la convivialité ce qui n’est que démonstration de force ? Nous avons évoqué le pouvoir symbolique d’inviter un collaborateur, tellement bien compris que jamais un collaborateur n’aurait l’outrecuidance d’inviter son chef ; ça serait interprété comme de la rébellion, pour ne pas dire du gauchisme !. Je n’ai toutefois jamais lu dans les livres de management, ni cours de ma carrière dans les textes fondateurs des cultures d’entreprise (le mot est inapproprié à mon avis, mais passons sur l’antinomie), de chapitres sur le mode, les conditions et la fréquence d’emploi des repas business.

Troisième interrogation.

Partager un repas est aussi un acte convivial depuis la nuit des temps. Cro-Magnon, les Romains, Rabelais, Gault et Millau, ne s’en privaient pas. Quel est donc ce besoin de convivialité au travail entre un chef et un collaborateur ? S’agit-il de lutter contre la solitude et l’isolement du chef ? J’ai connu un DRH qui ne supportait pas de déjeuner seul. Ses chefs de services l’invitaient à tour de rôle : officiellement ça permettait de faire le point et d’aller directement aux faits et de « prendre la température » (drôle de méthode, d’endroit et d’instrument). J’ai rencontré le Directeur commercial d’un groupe pétrolier qui gérait son emploi du temps en calant par ordre de priorité ses RV importants ; petits déjeuners, déjeuners et diners. Table ouverte au Bristol (Paris 8éme).

Dans la plupart des cas je pense qu’a l’origine de ces agapes c’est la crainte de la solitude, le terrible face à face avec soi-même et son plat de spaghettis, qui en est le déclencheur. En particulier pour des profils sur le pôle hystérique (version psychanalyse, c’est-à-dire à la recherche de la réponse aux questions « Est ce que l’on m’aime ? Comment pourrait – on m’aimer plus). Les grands obsessionnels (Vais-je laisser une trace dans l’histoire, aurais-je le temps de tout faire avant de mourir ?) sont souvent des rapides à table (Napoléon, De Gaulle, Einstein, Steve Job).

Finalement j’avoue bien aimer les repas d’entreprise et j’y participe volontiers, d’autant plus que c’est une des dernières réunions sans diapos et souvent sans portable. Alors ne crachons pas dans la soupe et profitons de ces moments pour mieux comprendre et découvrir ceux qui nous entourent.

Bruno Decolasse – Associé Evolution & Transitions

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