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La rupture conventionnelle ou comment se quitter en bons amis

Dernière mise à jour : 9 avr. 2023


La loi, très protectrice des salariés en France, amène les employeurs à des contorsions juridiques, éthiques et parfois humaines assez grotesques pour se séparer d’un salarié. Le besoin de trouver la faute et de la prouver entraine de sordides montages lorsqu’un salarié, pour une raison ou une autre, ne fait pas l’affaire et se cramponne, telle la bernique à son rocher (comme l’on dit en Bretagne). Heureusement la pratique de la transaction a permis de se séparer rapidement, c’est-à-dire de rompre le contrat de travail, moyennant une indemnité incluant les droits du salarié et le prix de la séparation sans motifs clairs. Il n’en reste pas moins que cette période est assez compliquée à vivre et que souvent les coachs sont convoqués soit par l’entreprise soit par le salarié concerné, que nous appellerons Olivier (comme d’habitude dans ces lettres), pour accompagner cette évolution sans transitions. Le feu couve C’est généralement le responsable hiérarchique d’Olivier qui met le feu aux poudres. Il est mécontent des résultats, du comportement ou simplement de la présence à ses cotés de cet Olivier qu’il n’a pas choisi ou qui l’a déçu. Il ne peut plus le supporter mais n’a pas d’arguments pour s’en séparer. Cela commence par des reproches, des injonctions au changement, des entretiens musclés. Quand ces escarmouches ne produisent pas de résultat, Olivier est alors pilonné par l’artillerie lourde. Celle-ci peut prendre différentes formes :

  • Juridique : lettres, avertissements verbaux ou écrits anodins puis formels.

  • Psychologique : mépris, relégation, brimades avant d’attaquer le harcèlement heureusement assez rare car pas à la portée de tous (il n’y a pas que des pervers narcissiques parmi les managers).

  • Economique : pas d’augmentations, de primes, plus d’accessoires sur la voiture de fonction…

Un mix des 3 est également envisageable. Tout ceci est très pénible et ne mène généralement pas loin. Plus Olivier est conscient de ses difficultés professionnelles, moins il aura tendance à se bouger. Tétanisé ! De plus la situation se médiatise, ça jase dans les couloirs, elle arrive à l’ordre du jour de la cantine. Le CODIR frémit. La DRH est sommée « de faire quelque chose ». On appelle les pompiers Il reste donc, avec les services compétents, à bidouiller un dossier. En général les DRH sont assez circonspects dans le « montage » de dossiers bidon, qui finissent par « vous péter à la gueule » et vous entrainent aux prud’hommes où rien n’est gagné d’avance. Et les DRH, ils n’aiment pas perdre et encore moins prendre des coups à la place des managers. Homme ou femme de raison, technicien rompu aux négociations, juriste avisé le DRH va essayer de trouver des solutions internes, des exfiltrations via un bon bilan de compétences et une formation à suivre. Si rien n’y fait il reste la rupture conventionnelle.

  • Avantages : ça fonctionne bien, vite et sans trop de vagues inattendues (les difficultés existent mais sont connues et prévisibles le plus souvent). C’est clean et semble OK avec l’éthique maison. L’émotionnel devient technique, c’est beaucoup mieux. On a bonne conscience puisqu’on a payé.

  • Inconvénients : c’est chronophage, ça coûte parfois cher (d’autant plus que le dossier est vide) et cela peut être contagieux. Pourquoi démissionner si l’on peut se faire payer pour partir. Depuis peu les démissionnaires peuvent bénéficier de l’assurance chômage dans certains cas.

Au milieu de tout cela Olivier vit la situation difficilement et voit sa vie impactée, socialement, familialement et personnellement. Il ne joue pas es qualité, il joue sa peau. Lassé du conflit, soutenu et conseillé plus ou moins habilement, Olivier finit par être demandeur d’une sortie honorable. L’arrivée du DRH dans la crise apaise un peu sa colère et objective la situation : « voulez vous partir maintenant avec une indemnité intéressante et cash, ou vous enferrer dans un conflit avec nous, à l’issue incertaine compte tenu du fait que nous avons le temps et les avocats ad hoc pour gérer le dossier et les recours ? ». Discours classique avec plus ou moins de variantes et de pressions. C’est là que le DRH ou Olivier peuvent introduire l’idée d’un accompagnement. Maintenant tout va aller très vite. Olivier a une proposition, un délai de réponse et il doit se décider. Souvent il se fera conseiller par un ami, juriste d’occasion ou par un avocat. L’un comme l’autre auront beaucoup de peine à démêler l’affectif du factuel. Après des négociations plus ou moins âpres les parties tombent d’accord et le départ s’effectue très vite, sans discours ni pleurs. On ne s’en sort pas trop mal, au vu du dossier, pense le DRH. J’ai bien mené ma barque et maintenant je vais pouvoir rebondir pense Olivier. Le N + 1 est déjà passé à autre chose. On évalue les dégâts Le retour à la maison d’Olivier est un choc. Alors qu’il est soulagé d’en avoir fini et qu’il rentre en vainqueur, il doit affronter les inquiétudes familiales " comment va-t-on faire avec la maison à finir de payer et les études des enfants ? Que vas-tu faire tous les jours ici, à tourner en rond sans but ? " On fait les comptes, " ça devrait passer sans toucher à l’assurance vie ". Olivier se met dans une posture de justicier et brûle d’envie de raconter son affaire urbi et orbi, ce qui va l’empêcher d’analyser ce départ sans gloire et d’en tirer les leçons pour l’avenir. A sa décharge, Olivier n’est pas non plus en état de faire son autocritique et c’est dommage. Il ne va pas remettre en cause ni sa représentation du travail ni celle son rôle au sein de l’entreprise. Il croit être l’artisan de son statut. Il est devenu un statut qu’il va falloir déboulonner. En plein déni Olivier est souvent très confiant : virement du solde de tout compte, indemnités Pôle Emploi, environ 1 à 2 ans sans folies mais à l’abri. Et, argument massue " compte tenu de mes relations, de mon carnet d’adresse professionnel et de ma connaissance du marché retrouver un job ne sera qu’une formalité ". " On va se poser, profiter de la vie. On verra après ".

Pour la bonne forme on passe sans tarder quelques coups de fil à ces fameuses relations. Olivier les assomme direct avec la narration de « sa guerre » avec ses batailles et ses dialogues rejoués (" alors il m’a dit… et je lui ai dit…, j’ai des mails qui…que "). Pour se dégager l’Autre demande un dossier pour « en parler ». Olivier, qui sait tout faire, bricole en vitesse un CV retraçant longuement un passé banal et négligeant complètement d’offrir des ouvertures sur l’avenir. Il le diffuse sans tarder, « comme ça, en rentrant de vacances, ça va chauffer, ne t’inquiètes pas Chéri (e) ». En fait ça ne donnera rien. Rien de rien…Et il va le regretter ! La colère est mauvaise conseillère Retour à la réalité et démarrage des recherches. Désordonnées. Olivier ne peut imaginer qu’à ressasser son histoire il lasse. Il ne se rend pas compte que ses interlocuteurs, si attentifs et attentionnés du temps où il avait une carte de visite et une voiture directoriale sont un peu gênés avec lui maintenant. Ils n’ont pas le pouvoir de le tirer de là ; « pas de besoins chez nous en ce moment, mais ne t’inquiètes pas tu vas trouver. Au fait tu as vu X ? ». Solliciter quelqu’un qui ne peut vous aider, c’est le mettre dans l’embarras. C’est lui faire prendre conscience que lui-même n’a pas tant de pouvoir que ça et lui donner envie de ne plus vous revoir. Voire pire : s’il l’a ce pouvoir, il n’a peut-être pas envie de l’exercer pour vous de peur de se griller, où compte tenu de votre image à ses yeux.. Olivier, se fait-il des illusions sur leur amitié ou sur son l’image? Peut-être. D’ailleurs c’est quand on est en poste qu’il faudrait penser à tout ça au lieu de s’identifier à des credo et autres inventions managériales destinées à conduire le troupeau au mépris des désirs de chacun ! Commence alors une longue série d’espoirs, de contacts, de repas et de non-dits dont Olivier sortira meurtri, déconfit et en colère contre l’injustice et le sentiment de lâchage qu’il ressent. La dépression guette Olivier a « cramé un pognon de dingue » dans des recherches agitées, sans vrais buts, sans arguments prospectifs (par opposition à passéistes), il a brûlé ses contacts et se retrouve à refaire son CV chez Pole Emploi au séminaire prévu pour. Bien trop tard. « Je suis foutu, pense-t-il, plus bon à rien, personne ne veut de moi » Comme le dit si bien Roland Brunner, mon superviseur et psychanalyste favori, « l’avantage de la dépression c’est que quand on a touché le fond on a une chance de reprendre pied et de remonter ». Donc Olivier va finir par prendre le dessus et entamer de véritables recherches, qui s’appuieront sur ses compétences utiles à son projet dans la perspective de son avenir. Que de temps perdu, d’énergies gaspillées et d’espoirs déçus. Sans parler de la souffrance d’Olivier et des siens. Une aide professionnelle et bienveillante aurait pu lui épargner tout cela, tout au moins le rendre opérationnel beaucoup plus vite. Certains perçoivent le risque et font la démarche coaching après 1 ou 2 mois, à leur compte. Dommage de ne pas l’avoir inclue dans le package ! Dans ces situations il m’arrive, en tant que coach, d’être appelé en phase de négociation, si bien que le coaching fait partie intégrante de l’accord. Le coaching en renfort

  • Pas de précipitation, réfléchissons.

Avant qu’Olivier ne prenne toutes les mauvaises décisions que nous venons de voir, j’ai l’opportunité de l’accompagner et de l’orienter vers un timing approprié et des actions organisées. Tout d’abord prendre quelques jours de repos. Puis se donner un temps de réflexion pour :

  • Digérer le choc émotionnel : 47 points sur 100 dans l’échelle des stress de Holmes (pas le détective, l’autre), autant qu’un mariage ! 73 pour un divorce (Il est donc moins nocif pour la santé de divorcer de son boss plutôt que de son conjoint).

  • Evaluer la situation, la positiver et faire le point. Relire sa bio professionnelle (ou l’écrire) pour ressortir les éléments qui nous ont amenés là où nous sommes et repérer les ancrages qui nous ont freinés. Tirer les leçons du passé.

  • Définir l’orientation des recherches pour le nouveau travail, voir la faisabilité, les atouts et les faiblesses de l’expérience accumulée, sans oublier les compétences disponibles.

  • Bâtir des outils à partir du projet. Pas le contraire !

A partir de là Olivier peut commencer à penser CV. Le CV devient un outil, une arme, au service d’un but. Tout va devenir plus simple : « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément » (Nicolas Boileau). Ultérieurement les entretiens s’en trouveront également facilités. Olivier répugne à écrire un texte de présentation, de vente de son CV que l’on appelle souvent la lettre de candidature ! C’est une erreur. Ce texte bien pensé et associé au CV va débanaliser le dossier et clarifier l’argumentaire d’Olivier. Même si l’on ne s’en sert pas il faut effectuer cet exercice. En judo les vieux Maîtres accordaient beaucoup d’importance à l’apprentissage des chutes, alors que ce n’était pas la finalité de cet art martial. De la même façon un exercice oral de présentation de sa candidature, filmé et commenté sera bien utile pour prendre conscience de la médiocrité initiale que nous allions proposer à nos interlocuteurs. Bafouillements, airs de biche égarée, silences qui n’en disent pas long, gesticulations névrotiques et pire… Pitié. Prendre conscience de l’image que l’on projette avant de l’infliger à des recruteurs qui n’en peuvent plus de ces amateurs.

  • Se mettre en chasse, à l’assaut !

C’est maintenant qu’il faut renouer avec les relations professionnelles. D’abord parce qu’Olivier aura quelque chose à leur dire de positif et ensuite parce qu’il aura des demandes claires et argumentées à leur proposer. C’est tout un retournement de pensée qu’il faut effectuer. Ne plus vendre ni développer un passé plus ou moins glorieux (que l’Autre ne connait pas et dont il se fiche un peu) et proposer à la place un projet intelligent, construit et adapté au marché. A partir de là, il devient urgent de relire les lettres 11 & 12 sur le recrutement. En résumé en cas de liquidation à l’amiable :

  • La négociation doit passer avant la colère. Après tout c’est un contrat qu’il s’agit de rompre. C’est la partie travail qu’il va falloir reconsidérer, mais si l’on tient debout sur ses pieds (famille et relationnel) où est le problème ? L’identification trop forte à son job n’a-t-elle pas empêchée, parfois, de se reconnaître, d’être soi-même, tout simplement ? !

  • Se faire accompagner dès le début de la négociation par un conseil professionnel, souvent un avocat (comme ça on explique son dossier une seule fois), ou par quelqu’un habitué à trier entre réalité et ressentiment, entre colère et tristesse et à trouver le bon positionnement dans la négociation.

  • Négocier un accompagnement pour rendre la recherche efficace et inclure les leçons du passé, parfois difficiles à entendre. Nous pouvons y contribuer.

  • Ne parler de sa situation qu’à bon escient (et encore) en attendant d’avoir fait le tour du dossier et de l’avoir remis en forme.

  • Ne pas mélanger amis (ceux qui sont là pour vous inconditionnellement), copains (ceux avec qui vous allez boire une bière et qui vous tapent sur l’épaule), relations (air compassés, paroles apaisantes, pressés de partir faire autre chose) et professionnels (moins compatissants mais plus efficaces en situation). Evolution et Transitions pour vous accompagner dans la manœuvre !

Bruno DECOLASSE - Associé Evolution & Transitions

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